Leïla Sebbar romancière et nouvelliste

Journal d'une femme à sa fenêtre  

suite 33
 
(mars avril 2015)

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Sébastien Pignon
































      

La ferme de Michèle Perret à Mercier Lacombe. Assia Djebar laisse des héritières. La maison des Roms. Dialogue dans le métro. François Maspéro est mort. Où sont ses héritiers ? Inscriptions dans Paris : Je suis Charlie. Le tapis d’Aflou de Nora Aceval.

Début mars

Michèle Perret, qui a collaboré à L’enfance des français d’Algérie, avant 1962, (ed.Bleu autour, 2014) me raconte qu’un lecteur, originaire comme elle de Mercier Lacombe dans l’Oranais, est allé en pèlerinage à la ferme de Michèle dont elle parle dans son livre Terre du vent. Il a retrouvé la ferme, ferme-pilote en 1963 puis démantelée en 1970, les terres distribuées aux paysans. Les jardins n’existent plus, les bâtiments ne sont pas entretenus, faute de moyens. Il a rencontré un vieil homme qui a connu Michèle enfant « je l’aimais beaucoup ». Il a vécu dans la ferme. L’Etat lui a attribué une petite parcelle de terrain sur laquelle il vit. Le lecteur écrit à Michèle : « j’avais emporté ton livre pour que ton histoire m’accompagne et que les esprits de ces lieux sachent qu’ils ne sont pas oubliés ».

Anne-Marie Langlois, comme Michèle est revenue à Sébaïn dans la ferme de son père, laissée à l’abandon. Une belle ferme moderne, prospère. Son père voulait, comme le père de Nora Aceval, rester en Algérie après l’indépendance. Ils auraient travaillé à la construction du jeune pays libéré. Utopie restée à l’état d’utopie.

Mi-mars

J’ai rêvé de Assia Djebar, l’écrivaine algérienne emblématique. Elle est morte le 6 février 2015, à Paris. Jamais, jusqu’ici, je n’avais rêvé d’elle. Elle a ouvert, aux femmes algériennes, les chemins de la liberté. Assia, que j’ai rencontrée à Paris, a été, comme Maïssa Bey et moi, fille d’un instituteur, « « la fille du père », selon l’expression de Nourredine Saadi. Des filles que le père, pris dans les contradictions de la colonie, a encouragées dans l’étude, pour échapper au destin séculaire des femmes du Maghreb, élevées pour le patriarcat.
Son père, le mien, ont été formés à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Bouzaréa à Alger. Ils se sont connus, jeunes élèves instituteurs, l’un de Cherchell, l’autre de Ténes, croisant comme tant d’Algériens, les origines berbères, arabes, turques et la langue et la culture françaises.
Assia, je la trouvais belle et intelligente.

Les Roms qui vivent sous le viaduc ont laissé leur maison devant les camions de déménagement.

                   
La maison des Roms sous le viaduc mars 2015 1 (collection particulière)  

La maison des Roms sous le viaduc mars 2015 2 (collection particulière)


La maison des Roms sous le viaduc mars 2015 2 (collection particulière)

Dans le métro – ligne 6 – Corvisart-Raspail

Un homme arabe, 40 ans et une jeune femme arabe, 20 ans.
L’homme crie:
- Donne-moi ce portable. 
- Pourquoi je vais de donner mon portable. 
- Donne-moi ce portable. 
- Je te dis, donne-moi ton portable.
Il la menace, s’avance vers elle. Elle n’a pas peur. Il crie:
- Je vais t’en donner une, tu vas voir.
Elle recule, regarde son portable. 
- Je vais te casser et je vais casser ton portable, tu vas voir.
Elle ne dit rien. Ils rentrent dans le wagon.Il crie:
- Je vais te casser ta race, tu vas voir. Tu sors à la prochaine. Je t’attrape et je t’en mets une. Ils sortent à la station raspail. Elle le suit. Ils continuent à crier sur le quai.

Un groupe de jeunes rappeurs de Sarcelles.
Clip avec armes de poing :

Dans le pera, je laisse des cetras, comme sur c- de ta reseu »
« Dans le rap, je laisse des traces comme sur le con de ta sœur »
«On te canarde, y’a pas e pitié, on vie pas les ieps, les pieds, on vise la teté, la tête ?...

Avril 2015
François Maspéro est mort. Ce 11avril 2015. Qui n’est pas entré dans sa librairie La joie de lire (qu’on appelait La librairie Maspéro), dans les années 70/80 ? Rue Saint-Séverin, non loin de la fontaine Saint-Michel. Aujourd’hui une rue de restaurants, Pizza Pasta, Ristorante italiano… L’Hôtel Europe remplace la librairie. J’avais rencontré François Maspéro en 1999, au fond du Select à Montparnasse pour un entretien sur le 17 octobre 1961. Il avait aidé des Algériens blessés pendant la manifestation pacifique, organisée par la Fédération de France du FLN à Paris. Il avait des yeux bleus mélancoliques, une voix douce. Il n’a pas beaucoup parlé.
Avec lui disparaissent des années d’effervescence intellectuelle, politique, philosophique, que les années. 2000 ont oubliées. Des années 2000 ralenties, vides. L’esprit paresseux, chacun soucieux de consommer et de se divertir. Une France inerte qui ne réfléchit plus… Où sont les héritiers de François Maspéro ?

Je marche dans Paris.
Des inscriptions partout sur les murs, les portes autour du jardin du Luxembourg, rue Vavin, rue de Notre-Dame-des-Champs, rue de Fleurus ( la rue où vécut Gertrud Stein, écrivaine et collectionneuse de tableaux, américaine ) : Je suis Charlie ras-le-bol, Je suis Charlie... Sur la porte d’une école avenue Simon Bolivar,

La mémoire de la terrible journée de janvier 2015, où les frères Kouachi ont massacré des journalistes de Charlie-Hebdo




photos collection particulière

 

Nora Aceval m’envoie une photo prise à Mellakou sur les Hauts Plateaux algériens (Willaya de Tiaret). Un tapis d’Aflou étendu sur un ancien aqueduc. Une petite Koubba dans la campagne. Ce tapis d’Aflou que je retrouve dans plusieurs de mes textes, objet fétiche.
 

         
Photo Nora Acebval. Mellakou willaya de Tiaret (mars 2015)
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