Leïla Sebbar romancière et nouvelliste

                                                                                    Journal d'une femme à sa fenêtre  

                                                                                                       suite 41
                                                                                                    (avril 2016)




Ecole élementaire
L'isle sur la Sorgue
avril 2016 (coll part)


Sous le viaduc, « Joséphine ange gardien ». La Chine achète des morceaux de France. « L’Atelier des saveurs ». La Provence avec D. L’Isle-sur-la-Sorgue où Simone Molina et Behja Taversac ont présenté le livre collectif : Une enfance dans la guerre, Algérie 1954-1962 à la librairie de la Place. Manosque. Gordes. Forcalquier. L’abbaye de Sénanque. « Hijab Day » à Sciences-Po et foulards noirs des agricultrices et femmes d’agriculteurs françaises. À l’école de l’État islamique. Occupation du théâtre de l’Odéon. Nuit debout. Écrire des nouvelles au Select à Paris, pour Elyzad. La guerre, un texte d’Anne-Marie Alazard. Le manège du Parc de la Tête d’or à Lyon, photographies de Fatiha Toumi.

1er et 2 avril

Sous le viaduc, deux tentes blanches « Ciné-resto » pour le tournage de Joséphine ange gardien, téléfilm TF1. Le SDF tourne autour des restes abandonnés par les Roms, chaise, vêtements, couvertures, la bouteille d’eau ne l’intéresse pas… Dix camions blancs et noirs rue Vulpian et boulevard Blanqui, pour « une scène d’intérieur » d’après l’affichette clouée sur le tronc du jeune platane. Les techniciens s’affairent. Reproduire à l’identique la réalité… Quel travail, quelle énergie pour des scènes si banales à l’écran-télé. Quelle galère !

 Calais. « Le dentellier Desseilles devient chinois. » L’industrie de la dentelle est vendue à un groupe chinois… Des emplois seront maintenus pendant trois ans, pour cinq ans d’activité à Calais, si le groupe ne décide pas avant de tout transférer en Chine, une fois le savoir-faire acquis par des ouvriers chinois. La France, petit à petit brade son patrimoine : vignobles du Bordelais, palaces parisiens, hôtels particuliers, terres agricoles… Liberté du commerce, dit-on.

15 avril 2016

L’atelier des saveurs « Pâtisserie Boulangerie Chocolaterie » change de propriétaire. Les Chinois vendent. Je ne verrai plus le vieux Jean enfourner les baguettes. Il a transmis son savoir-faire au jeune Chinois de la famille ? La jeune musulmane au hijeb devra trouver une autre place de vendeuse. Les Roms père et fille de retour de Roumanie perdent leur place de mendiants jusqu’au prochain propriétaire. Ce sera une boulangerie-pâtisserie ?

17 – 20 avril

L’odeur de la Provence, le paysage.
C’est l’Algérie, c’est la Corse.
Maquis. Cyprès. Vignes. Oliviers. Coquelicots. Peut-être des cigognes.

À L’Isle-sur-la-Sorgue, il n’y a plus de Juifs. « Place de la juiverie », non loin de vestiges de la synagogue. « Vous êtes de la communauté ? », me demande une femme, devant la plaque de la Place de la juiverie. « Je vais vous montrer ce qui reste de la synagogue. La porte, là-bas, au fond. » « Il existe un carré juif ? » « Oui. Mais je ne sais pas où il se trouve. » Je ne suis pas allée au cimetière. Je demanderai à Danièle Iangou-Agou, chercheuse, spécialiste de la Provence juive médiévale, l’histoire de la présence juive à L’Isle-sur-la-Sorgue. Danièle a contribué aux recueils collectifs que j’ai dirigés : Une enfance juive en Méditerranée musulmane et Une enfance dans la guerre, Algérie 1954-1962 (éd. Bleu autour). Elle dirige, en collaboration, l’Institut Maïmonide de Montpellier.
Dans la petite ville, aucun signe de la présence du poète René Char. Aucun signe visible. Au Café de France, personne ne sait rien. Je cherche l’ancienne école, « L’école Mornas » me dit une native « où je suis allée ».
Au café L’île de beauté la tête maure emblème de la Corse, debout à l’entrée, il bavarde avec un ami, le chanteur Renaud. On a du mal à voir la Sorgue, dissimulée par les touristes étrangers attirés par le Salon des antiquaires regroupés dans le centre-ville-musée. La France va devenir un musée qui se nourrit des touristes et de leur argent. Musée à ciel ouvert.

Vers La Fontaine du Vaucluse, Velorgues. Une école comme je les aime et une ancienne cave coopérative vinicole « Les Jonquiers » qui ressemble aux caves des domaines agricoles en Algérie. Celles que j’ai vues dans la plaine de la Mitidja étaient à l’abandon. Samira Négrouche m’a envoyé des photographies de ces ruines.
Je quitte L’Isle-sur-la-Sorgue où Simone Molina et Behja Traversac ont présenté Une enfance dans la guerre, Algérie 1954-1962, publié en mars 2016 (éd. Bleu autour). Un collectif d’écrivains auquel elles ont participé. C’était à la librairie de Maria Ferragu « Le passeur de l’Isle ». Beaucoup de monde et des discussions passionnantes, m’a dit Simone Molina.

                            « École élémentaire » Velorgues, avril 2016 (coll. part.).     
                       « École élémentaire publique » Velorgues, avril 2016 (coll. part.)

                   Cave coopérative vinicole Les Jonquiers, Velorgues, avril 2016 (coll. part.).

À Manosque

Place Marcel Pagnol. J’ai découvert la ville de Jean Giono lors des Rencontres de la correspondance. Je relis Giono. Chaque fois la même émotion, le même étonnement. J’en parlais avec mon père sur la terrasse des noisetiers à La Gonterie, dans la maison familiale de Dordogne. Mon père, un homme de la ville et de la mer, un citadin sans attache terrienne, aimait Giono, cela m’a toujours surprise.
Des chibanis traversent la place, des jeunes filles au hijeb, des garçons arabes rieurs et bruyants. J’ai cherché le Café du Djebel Amour. Il a disparu.
Sur une vieille porte, derrière la place, une affichette « À cet endroit, l’association germaine intervient pour stériliser les chats errants, dans un souci de confort pour les riverains »…
Il faudrait rester plusieurs jours.

 

                                                     Manosque, avril 2016 (coll. part.).

                          Manosque (à l’entrée de la vieille ville), avril 2016 (coll. part.). 
                                                    Manosque, avril 2016 (coll. part.). 

Gordes

Partout dans le village, des murs de pierres sèches, comme autant d’œuvres d’art. Au bas de la haute colline, des cyprès cernent les maisons. C’est beau.
Sur la place principale, un café : Cercle républicain, dédié aux adhérents du Cercle, qui tolère les passants. À la caisse, une femme qui a été belle, qui pense l’être encore, maquillage outrancier, perruque compliquée, elle surveille tout. Un homme piétine devant la caisse, bavarde avec la grosse femme. Il boit des petits blancs, à coups secs. Il parle tout seul, la caissière fait semblant de répondre, bougonne. C’est la fille de la patronne ? Pour qui elles voteront ?

                                                     Gordes, avril 2016 (coll. part.).

Forcalquier

En attendant Saskia, Lucien Igor Suleïman et Dario, avec D, au bout de la rue, le cimetière. Le jardinier est un artiste. C’est lui qui taille les ifs en arceaux. « Le plus beau cimetière après celui de Toulon » me dit le jardinier qui travaille seul. Il m’indique le carré musulman. Quelques tombes, le carré est nouveau. Tombes de jeunes hommes morts prématurément, l’un d’eux dans un accident de moto (un casque de moto dessiné sur le marbre). Sur la pierre tombale, des angelots, une bouteille de parfum, des fleurs autour, un olivier de chaque côté, c’est la tombe d’un autre jeune mort.

À l’entrée du cimetière, une inscription gravée
« À la communauté Harkie
   La Ville
   de Forcalquier »
clouée sur le mur, à l’ombre d’un olivier.

Sur la place, au Café Le Bourguet, Saskia, Lucien et Dario nous attendent.
Sur la colline, dans l’odeur du maquis, on mange des fraises.

Forcalquier, le cimetière, plaque pour les Harkis, avril 2016 (coll. part.). 
Forcalquier, carré musulman, avril 2016 (coll. part.). L’abbaye de Sénanque

  

L’Église savait bâtir, pour ses moines, des lieux de beauté et de prières. Les hommes ont construit pour Dieu le plus beau, pour les peuples, les petits peuples, le plus laid et le plus triste.

20 – 23 avril

Tandis que des étudiantes de Sciences-Po expérimentent le hijeb, à la demande de leurs camarades pour le « Hijab Day » (pourquoi le dire en anglais dans une école française ?), sous le prétexte de vivre la discrimination dont seraient victimes les musulmanes porteuses du foulard islamique, des femmes d’agriculteurs, dans les régions laitières décident de porter le foulard noir des paysannes d’autrefois qui protégeaient leurs cheveux pendant la traite des vaches. Par solidarité avec leurs maris agriculteurs à bout de force et d’argent, un collectif Les Foulards noirs mis en place par Ludivine à Bayeux dans le Calvados, à Vannes dans le Morbihan, à Brest dans le Finistère, défile, tee-shirt noir « Les Foulards noirs » en lettres blanches, rencontrent les clients sur les marchés, créent des pages Facebook. « On est loin de L’amour est dans le pré et des paillettes de la télévision » dit Ludivine. Et si la télévision qui manipule si bien les paysans et paysannes faisait une émission, des émissions pour leur venir en aide, financièrement et pas seulement comme agence matrimoniale qui en tire profit ?

24 – 25 avril

Dans Le Monde, une double page de Pierre Bernard sur « l’école de l’État islamique » en Syrie et en Irak. Le totalitarisme qu’on croyait hors d’état de nuire, est bien là.
Cinq millions d’enfants sont déscolarisés en Syrie et en Irak. L’État islamique pense à eux :
La culture occidentale n’existe pas.
Apprendre en priorité le Coran et la charia.
Rééduquer les enseignants.
Préparer les enfants à la guerre.
Fabriquer des « hommes nouveaux » (c’était aussi le projet du soviétisme et du nazisme) à partir d’un système éducatif nouveau, coercitif…
Créer une nouvelle génération pure.
Une langue étrangère, l’anglais… (c’est la langue du commerce international).
Générations à venir endoctrinées, manipulées, aliénées, embrigadées. Où est l’Orient qu’ont aimé les écrivains, les peintres, les poètes du xixe siècle ? L’Orient raffiné, séducteur aussi. L’Occident en Orient ne voyait ni le peuple, ni la misère, ni le despotisme… Il voyait ce qu’il voulait voir, qu’il aimait voir, ce qui lui paraissait beau et émouvant et exotique.

25 avril

Le théâtre de l’Odéon est occupé par des intermittents et des manifestants (qu’on peut retrouver sur la place de la République à Nuit debout). Autour du théâtre, ils marchent en criant « On est plus chauds que la météo. » Des CRS en tenue de manifestation avec boucliers, cernent la place de l’Odéon. Je pense à l’émotion 68. On est jeune, on est fou, on crie et on chante l’avenir, sans rien penser de l’avenir, on parle à des inconnu(e)s… C’est excitant, comme le danger de la présence policière. Nuit debout, c’est cette excitation de la parole libre, de la réflexion collective « sans penser à demain », comme dans la chanson. C’est la chaleur ensemble, la nuit et l’obscurité qui permet tout, la Mairie de Paris a coupé l’électricité pensant ainsi chasser les habitants nomades de la Place de la République
À la librairie Corcelle « ‘jouets et livres anciens », j’achète Kabyles et Kroumirs, un livre du xixe siècle sur les Berbères. J’apprends que les Kroumirs sont des Berbères de Tunisie, singuliers. Je reviendrai là-dessus.

26 avril

Au Select, j’écris une nouvelle pour Apulée, la nouvelle revue (des Suds) fondée par Hubert Haddad. Le même plaisir que lorsque j’écrivais les nouvelles de L’Orient est rouge pour Elyzad, inspirées de la guerre en Syrie et en Irak, ces dernières années. Elyzad, dirigée par Élisabeth Daldoul à Tunis, est la plus belle des éditions du Maghreb, diffusée aussi en France et dans les pays francophones. Sophie Bessis publiera à l’automne un livre sur les femmes tunisiennes remarquables, comme l’a fait Michelle Perrot avec Des femmes rebelles chez Elizad (Olympe de Gouges, Flora Tristan, George Sand).

28 avril

Anne-Marie Alazard, après lecture du livre Une enfance dans la guerre, Algérie 1954-1962, m’envoie son texte : Ma guerre, que voici écrit en 2011 :

Ma guerre…

 

Une guerre qui ne disait pas son nom… « Les Événements »…

Pour l’adolescente d’Alger que j’étais (16 ans en 1958), quand on parlait de guerre c’était celle de mes grands-pères morts en 1915 du côté de Verdun ou celle de 40 que mon père avait faite en Tunisie et en Italie, celle que ma mère me racontait pendant les bombardements sur Alger et les fuites éperdues vers les abris. Donc, ce que je vivais à Alger ne pouvait pas être une guerre !
Avec, les années qui ont passé, je revois mon insouciance et celle de mes amies à cette époque. Je vis au jour le jour, allant au lycée Delacroix, jusqu’en 58, puis à l’École Normale à Ben Akhnoun.
Mes souvenirs tournent autour des allers-retours en bus ou en tram, avec des arrêts intempestifs, dictés par un barrage de paras, descente, fouille, remontée, avec en prime ce qui m’embête sérieusement, un retard éventuel au lycée qui pouvait être sanctionné !
Et puis, les garçons des lycées voisins, venant chercher les filles pour aller manifester sur le « Forum », avec nos professeurs nous mettant en garde.
Ce Forum envahi par la foule entre mai et juin 1958, où, pressés les uns contre les autres, nous hurlons à pleins poumons tous les slogans répétés. Le souvenir que j’en ai du haut de mes 15 ans, c’est le sentiment de liberté, de liesse partagée… Est-ce que je me posais des questions « politiques » ? Je ne crois pas.

Un bruit sourd, une déflagration : une bombe explosant, rue Michelet ou ailleurs.

Maman n’est pas encore rentrée de son travail : le bouche-à-oreille, le téléphone des voisins qui dit qu’une bombe a explosé dans un lampadaire près d’un arrêt de bus – plusieurs morts – (celui où ma mère attend d’habitude le sien). Non, elle est là, elle arrive : justement, ce jour-là, elle est sortie plus tôt de son travail et a pris le bus précédent !

J’habite une petite gendarmerie sur les hauteurs d’Alger. Mon père m’a appris à me servir d’une arme (au cas où…). Nous habitons au rez-de-chaussée de cette gendarmerie et les fenêtres donnent sur la route. Tous les soirs avant de me coucher je tire mon lit pour laisser un espace entre le mur et lui… On ne sait jamais ! Mon père part souvent en pleine nuit quand la sirène l’avertit qu’il y a « un problème » non loin de là… Il fait aussi le covoyage des trains vers Oran ou Constantine.
Il ne raconte jamais ce qu’il a vu ou entendu… Je le vois quelquefois échanger des photos avec ses collègues.
Sous notre appartement il y a la prison (enfin une pièce qui sert de prison). Les paras amènent de temps en temps un prisonnier à garder le temps de l’envoyer « ailleurs ». Je n’ai jamais entendu quelqu’un crier. Mon père ou un autre gendarme leur apporte un repas. Le prisonnier reste quelques heures, une nuit. Puis les paras viennent le chercher. Me suis-je demandé ce qu’il avait à dire ? Non, je ne crois pas.
Je suis ensuite pensionnaire à l’École Normale, encore plus coupée du monde extérieur, puisque nous ne sortions pas du dimanche soir au samedi après-midi. Peu d’informations filtrent jusqu’à nous. Donc, ces week-ends sont consacrés à la famille, aux sorties (cinémas l’hiver, et plage à partir d’avril). Bien sûr, finies les plages lointaines et les week-ends sous la tente marabout de mon oncle où nous nous étions entassés pendant des années. Nous partons passer seulement la journée à Sidi Ferruch ou ailleurs (pas à la forêt de Baïnem, incendiée !).
Dernier souvenir de balade « incongrue » : un dimanche de février à Chréa, partis en convoi de Blida à 8 heures du matin et retour à 17 heures sous escorte policière : camions, jeeps, etc. pour passer la journée dans cette station désertée, fantasmagorique, où quelques plaques de neige résistent encore pour notre plus grande joie.
Qu’est-ce que nous cherchions ? Les souvenirs d’antan ? Le bonheur à tout prix ? La négation de ce qui se passait et que tout autour de moi ma famille et les autres refusaient ? Rien à défendre dans ma famille, aucune vigne, aucune fortune, que le sentiment d’appartenir sans doute à cette terre depuis cinq générations.
Je suis partie en 1960. Mon père prenait sa retraite. Retrouvant une autre maison, une autre École Normale à Grenoble où je fus encore pensionnaire pendant trois ans. Et le choc, l’onde de choc devrais-je dire, m’arriva à ce moment-là. Car je n’étais plus entourée des bruits et des grondements de la guerre directement. Mais l’histoire de ce pays que j’avais laissé me sautait à la figure à travers les conversations des copains de classe, de la radio que j’écoutais chaque soir dans le Foyer de l’EN. La plus grande partie de ma famille était encore là-bas. J’étais tiraillée entre ce que je commençais à comprendre et ce que la plupart des « pieds-noirs » encore sur place pouvaient ressentir. Lorsqu’ils arrivèrent en 1962, ce fut un long parcours et les non-dits s’accumulèrent pour ne pas couper les ponts entre les membres de la famille. La politique était bannie des conversations, sous peine de voir les uns monter contre les autres !
Douloureux passé surtout pour mes aînés. La vie était devant moi.
Il m’a fallu retourner « là-bas » en 1982 puis en 2007 et 2009 pour apprendre, essayer de comprendre et surtout ENFIN, tisser des liens avec ces Algériens, que je voyais mais ne regardais pas, que j’entendais mais n’écoutais pas. Alors cette amitié qui nous unit maintenant m’est devenue d’autant plus précieuse !

Fin avril

Fatiha Toumi m’envoie des photos du manège du parc de la Tête d’or à Lyon. L’Afrique est à l’honneur et les fauves de mon bestiaire aussi.

Manège du parc de la Tête d’or à Lyon, Fatiha Toumi.

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