Leïla Sebbar romancière et nouvelliste

                                                                                   Journal d'une femme à sa fenêtre  

                                                                                                         suite 47
                                                                                         (novembre décembre 2016)






écoles, novembre 2016, Gérard Bordas

La Syrie. 7 novembre. Lysel. « Dieu est noire ». Le train du sexe. Les écoles par Gérard Bordas. Le voyage dit du midi de George Sand à Tamaris. Vers Montluçon avec Patrice et Rosie. Le monument aux morts. Sarrebruck. Lieux de mémoire avec Gilzmer Mechtild. L’Institut français de Valérie Deshoulières. Rouen avec D. pour Gustave Guillaumet. Simone et Jean-Paul au café Le Métropole. Les macarons de Jeanne d’arc. Attentat islamiste à Berlin. Israël poursuit la colonisation. Menace sur les brasseries de Montparnasse.

Début novembre
Pour longtemps, on entendra les noms des villes martyres syriennes, Alep, Damas, Raqqa, on verra des ruines et des familles en exode et des massacres. L’opération « Colère de l’Euphrate » rappelle les noms baroques des batailles américaines en Irak lors des interventions militaires qui ont produit le chaos actuel. Raqqa, aujourd’hui ville modèle du califat djihadiste exécute et expose les corps suppliciés sur le « rond-point Paradis » désormais « rond-point de l’enfer ».
Le 7 novembre, jour anniversaire de ma sœur Lysel. Elle n’ira pas au vieux Ténès, la ville de l’enfance paternelle, secrète, mythique, la ville marine. Je ne peux plus parler avec elle de son voyage en Algérie, le dernier. Je peux lui dire que je pense à elle, qu’elle est dans mes rêves algériens avec mes père et mère. Vivante.

15 novembre
Sur le mur du journal Le Monde (il doit déménager en 2017, m’a dit Catherine Simon), rue Vulpian, on a écrit en capitales noires géantes

DIEU EST NOIRE

Le journal Le Monde consacre une page à une nouvelle forme de tourisme : le voyage libertin, train sexuel, paquebot bientôt, avion… Luxe et volupté, servitude volontaire dans une prison qui se déplace Paris, Amsterdam, Berlin, Barcelone… Pourquoi pas Jérusalem et Bagdad ? L’obscénité n’a pas de limites et elle doit coûter très cher. Tourisme sexuel de luxe, prostitution proxénétisme à toute vitesse.
Mon cousin de Dordogne, Gérard Bordas, m’envoie des photos d’écoles Troisième République avec inscriptions dans la pierre, derniers vestiges Jules Ferry. Gérard pense ainsi à moi lors de ses voyages en France. Un beau paysage de Jaure où nous venions enfants, chez le grand-oncle Joseph, le frère de mon grand-père maternel Henri. La femme de Joseph, Isabelle, avait des yeux bleus perçants. Elle nous regardait avec l’attention des personnes qui n’ont pas quitté le village natal, fascinée par l’exotisme si proche et vivant des quatre enfants de l’autre rive. Isabelle avait-elle vu la mer ? Savait-elle où se trouve l’Algérie où sa nièce, ma mère, vivait avec un Arabe instituteur, les cheveux noirs frisés, un bel homme, « Tiens, il a des yeux bleus comme nous… et il parle la langue française des livres ».


écoles, novembre 2016, Gérard Bordas.

Début décembre
Je lis Le voyage dit du midi de George Sand à Tamaris (février 1861 – mai 1861) (éd. Livres en Seyne, 2012). George Sand est avec son fils Maurice et son ami Manceau qui achètera une maison pour elle à Gargilesse. J’y suis allée avec D. Elle tient un journal très ennuyeux où il est chaque jour question du temps qu’il fait et de son estomac. Elle n’aime pas ce pays. Elle botanise avec son fils qui part, en mai 1861, à Alger. Je demanderai à Michelle Perrot où je peux trouver des notes ou des lettres sur ce voyage.

8-9 décembre
Avec Patrice Rötig et Rosie Pinhas-Delpuech, nous allons à Montluçon à la médiathèque d’Arnaud Saez où je retrouve Nawel Abdelhak avec ses élèves. Dans le beau pays bourbonnais, nous nous arrêtons à Saouvigny. Dans l'église prieuriale, Jeanne d’Arc, encore une fois, et les reliques des Saints Mayeul et Odilon. Au Maghreb, les juifs et les musulmans honorent souvent les mêmes Saints, culte interdit par le judaïsme et l’islam officiels, comme me le rappelle mon amie, née au Maroc, Lucette Heller-Goldenberg. En face de l'église, un petit atelier « Retouches » et un kébab « Reyna », comme dans beaucoup de petites villes de France.

Entre Moulins et Montluçon, à Desertines, un petit cirque au bord de la route, tente rouge et jaune, des animaux en liberté, un chameau, des chèvres, un lama peut-être. Comme dans un manège.
Le monument aux morts de Montluçon face à l’hôtel des Bourbons, représente des personnages sur la voie de chemin de fer où une locomotive est arrêtée. J’ai pris des photos. Ratées.

13-14 décembre
À Sarrebruck je suis invitée par Gilzmer Mechtild à l’Université et l’Institut français par Valérie Deshoulières. Avec Gilzmer qui a fait un travail de recherche sur les camps de femmes en France en 1939-1945 (éd. Autrement), je parcours les lieux de mémoire qui existent autour de la ville.

À Sarrebruck, décembre 2016.

16 décembre
À Rouen, au Musée des Beaux-Arts pour des tableaux algériens de Gustave Guillaumet. La petite cardeuse, un marché kabyle dans les réserves je ne peux pas le voir, un paysage algérien. Je reviendrai. Marie Gautheron est commissaire d’une grande exposition qui aura lieu dans plusieurs musées. J’écrirai un texte. Avec D. au café Le Métropole, les visages sculptés de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Ils ont été professeurs à Rouen. Je retrouve Jeanne d’Arc sur une charrette publicitaire de macarons.


café Le Métropole, Rouen

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre

Les larmes de Jeanne d'Arc

Rouen, décembre 2016.

 
Attentat meurtrier à Berlin sur un marché de Noël. Anis Amri, Tunisien délinquant en Italie, Sicile, Allemagne. Il se radicalise dans les prisons italiennes. Il est arrêté par hasard en Italie où il est abattu par la police.
Israël poursuit la colonisation des territoires malgré la condamnation du Conseil de sécurité de l’ONU. Où vivront les Palestiniens privés de terres, de pâtures, de terres agricoles, de maisons, de vie ? Coloniser jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de Palestiniens en Cisjordanie. Les Palestiniens ne parviennent pas à organiser une résistance efficace, à Gaza non plus.

Les brasseries de Montparnasse menacées de disparition. Le Dôme, La Rotonde, La Coupole où je ne vais plus depuis les derniers travaux qui l’ont transformée en lieu inhospitalier et froid et trop cher.
Il n’y aurait plus que McDo, des Chinois et des fripes ? Comme boulevard Saint-Michel. Il faudrait quitter Paris ?

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