²


 Leïla Sebbar romancière et nouvelliste

Une femme à sa fenêtre  

suite 32
(janvier-février 2015)


                                                         CONTACT


copyright© droits réservés
Sébastien Pignon





      

Janvier – février 2015

 

Le 7 janvier 2015

Massacre à Charlie Hebdo. 12 morts et un policier.

Les 8 et 9 janvier 2015

Massacre à Hyper Cacher. 4 morts et une policière.

Les frères Kouachi et Amedi Coulibaly ont décidé d’assassiner des intellectuels, des Juifs, des policiers. Ils sont djihadistes.

Le 11 janvier 2015

Une manifestation d’union nationale contre le terrorisme.

 

C’était en 1983.

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils étaient en colère. Vingt ans. Ils criaient, ils chantaient, ils protestaient, ils manifestaient dans les rues où ils marchaient, depuis Marseille jusqu’à Paris. « La Marche des Beurs ». Garçons et filles. Keffieh palestinien autour du cou. Ils réclamaient, pour eux, l’égalité. À travers villages, villes, campagnes de France, ils découvraient le pays de leur naissance, le pays de l’exil des pères et mères, les Français et les Françaises qui n’habitaient pas leurs banlieues. Et eux aussi, les Français et les Françaises découvraient ces Beurs dont parlait la télé. Ils étaient là, en chair et en os, ils allaient à pied sur les routes, ils ressemblaient à leurs enfants, peut-être plus « teintés » comme disaient certains paysans au bord des fossés, les regardant marcher, courir, sauter, dans l’élan de leurs vingt ans.

En ces années-là, pas de foulard islamique, ni barbe teinte au henné, pas de « Allah ouakbar ». Filles et fils de musulmans immigrés, ils criaient pour être citoyens à part entière. Ils ne voulaient pas être invisibles comme les pères et mères, ils étaient là de plein droit et ils entendaient le faire savoir. Ils ne mettaient pas la religion au « poste de commandement », selon l’expression des maoïstes dans les années 1970.

Ils ont marché.

Jusqu’au Palais de l’Élysée où le président de la République les a reçus. Les mères, devant la télévision, reconnaissaient l’un, l’autre, l’une, l’autre, avec les voisines et les cousines elles s’exclamaient, fières de leurs enfants, leur audace, de l’honneur que la France accordait ce jour-là, aux fils et aux filles nés de leur ventre sur cette terre où elles ne voyageaient pas.

 

Et aujourd’hui, les garçons et les filles qui font le Djihad guerrier, en ces années 2000, ils ont vingt ans, nés sur le sol du pays où les pères et mères ont travaillé, travaillent encore ou ne travaillent plus, au chômage, souvent. Ils habitent les mêmes cités, les mêmes banlieues rénovées après l’explosion des tours et des barres. On a planté des arbres. On a construit des bibliothèques et des gymnases, des maisons de quartier. Des bibliothèques et des écoles ont été brûlées, des livres partis en fumée, seule la cendre est restée au sol. Règlements de comptes entre bandes pour la drogue, poursuites policières avec la mort au bout de la route. Des familles accablées, démunies, impuissantes parfois complices. Monoparentales souvent. Que font les pères ? Où sont-ils ? Familles polygames, des enfants, trop d’enfants. Comment on élève trop d’enfants ?

Les garçons prennent les quartiers comme on prend une place forte. Maîtres des lieux. Tyrans avec les sœurs, caïds, fiers de leurs années de prison, tout-puissants comme dans les jeux vidéo. Ils sont les conquérants. Ils font la loi avec les armes, la terreur, la drogue, le crime.

 

Outre-Atlantique 2001, les tours jumelles coupées en deux par des avions ennemis s’effondrent, flammes, fumée, cris, morts.

Des terroristes arabes, musulmans, attaquent l’Amérique. Scandale. Des Saoudiens pour la plupart, sous les ordres d’Oussama Ben Laden, un ami partenaire des USA comme l’Arabie Saoudite.

Les troupes américaines fondent sur l’Afghanistan à peine libéré des troupes soviétiques. Des Saoudiens se seraient entraînés en Afghanistan, le nouveau fief de Ben Laden et des Talibans qu’il faut éradiquer. Des années de guerre, de violences meurtrières, pour laisser le pays aux Talibans après le départ des Américains et des élections que personne ne respectera.

 

2003. Après la guerre du Golfe, les USA partent en guerre sous des prétextes fallacieux contre l’Irak et Saddam Hussein.

C’est le chaos. Saddam Hussein est assassiné.

Cependant, en Algérie, après le coup d’État militaire contre le succès des islamistes aux élections, c’est la guerre. Les années 1990. Des années noires. La terreur islamiste fait plus de 100 000 victimes avec la terreur policière et militaire. Massacres, décapitations, enlèvements de jeunes filles, viols, mariages forcés dans les maquis. Sept moines de Tibhirine près de Médéa sont assassinés. On ne sait toujours pas, en 2015, quelle est la part des islamistes du GIA et la part des autorités politiques et militaires. Les têtes décapitées ont été retrouvées, les corps non. La concorde civile ordonnée par le Président Bouteflika empêche la justice d’agir et de juger les coupables de part et d’autre. Pas de comités « Vérité, Justice » pour tenter de comprendre, de faire la lumière. L’Algérie souffre de ce silence politique, coupable, qui empêche les Algériens de vivre aujourd’hui.

Les effets de l’islamisation de l’Algérie se feront sentir en France avec l’affaire du foulard islamique. Des manifestations de jeunes musulmanes, encadrées par les grands frères, qui réclament le droit de porter le hijeb, sur des panneaux on peut lire « Françaises et musulmanes ». Les jeunes filles au hijeb sont jeunes, jolies, fougueuses. Les filles de celles qui marchaient en 1983 ? Il a fallu une loi en 2004, pour interdire le port de signes religieux à l’école et le port du voile intégral qui masque le visage, le niqab, dans l’espace public. Dans les rues, de plus en plus de jeunes filles en hijeb, coquettes et arrogantes. En 2015, un « parti démocrate musulman » qui réclame l’abrogation de la loi sur le foulard islamique à l’école.

En 2011, le monde arabe se réveille. Révoltes arabes en Tunisie, en Égypte, en Syrie. Manifestations dans les villes, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, les réseaux sociaux sont le moteur technique des rassemblements. On entend partout l’appel au départ des dictateurs « Dégage ! » en français. Ben Ali, Moubarak dégagent. Commencent les difficultés politiques. Triomphe des islamistes, des démocrates, des libéraux, des militaires ?

En Égypte, les Frères musulmans gagnent les élections, aussitôt détrônés par un coup d’état militaire qui persécute, emprisonne Morsi et nombre de civils, ses partisans. Le général al-Sissi triomphe. En Tunisie, une constitution voit le jour, la référence à l’Islam n’est pas principale, le droit n’est pas fondé sur la loi coranique. Les femmes tunisiennes ont joué un rôle politique essentiel dans ces années-là de 2011 à 2015.

En Syrie, Bachar el-Assad mène une guerre meurtrière contre son peuple. Près de 200 000 morts en 2015 et le massacre continue. Contre les civils syriens, les premiers rebelles et les combattants de l’EI (État islamique pour le califat de Baghdadi) alias DAECH.

Pour quelles raisons la France de Sarkozy avec le soutien des Anglais et des Américains, intervient en Libye sous les vivats de la marionnette BHL (Bernard Henri Lévy, le philosophe français le plus clairvoyant des temps modernes) ? Sous prétexte que Khadafi préparait un massacre à Benghazi. Encore une fois, le chaos. On ne distingue plus les rebelles opposants au dictateur, les miliciens, les partisans du chef d’État, les tribus amies, ennemies.

Conflits pour le pétrole, pillage des arsenaux, trafics d’armes… c’est l’anarchie. L’État central n’existe plus. Khadafi a été assassiné. Comme Saddam Hussein.

Les interventions militaires occidentales, avec l’aval des instances internationales, ont imposé le désordre, le malheur à des populations civiles arabes qui ne demandaient rien à ces puissances étrangères qui retrouvent les réflexes de l’impérialisme colonial.

En outre, deux axes s’affrontent en Orient. L’axe sunnite et l’axe chiite. On assiste à des affrontements interreligieux sans précédent. D’est en ouest. Nord-sud. Sans compter les conflits religieux chrétiens-musulmans en Afrique de l’Ouest jusqu’à la corne d’Afrique. Là encore, la France envoie sa troupe comme à l’époque coloniale, sans réfléchir aux conséquences désastreuses (malgré les discours de victoire) qui s’ensuivent. Boko Haram, cette secte djihadiste sanguinaire trouve des partisans malgré des actes criminels et s’étend jusqu’au Tchad, au Cameroun, au Niger depuis le Nigeria. L’union africaine tarde à prendre les décisions qui s’imposent, les États tardent à organiser leurs militaires pour passer à l’acte (comme en Irak contre DAECH qui massacre les chrétiens et les yézidis que les Kurdes irakiens ont été les seuls à défendre).

Ainsi, un mouvement se dessine, se renforce depuis plusieurs années, dont on ne prend pas la mesure, avant la catastrophe. Un mouvement qui contamine l’Orient tout entier, l’Afrique et l’Europe.

Des intellectuels musulmans dont Abdelwahab Meddeb (sa mort nous prive d’un analyste indispensable aujourd’hui), des intellectuels européens ont alerté des pouvoirs publics, politiques qui n’ont pas réagi comme ils le devraient. Une sorte d’angélisme, de naïveté paresseuse qui a conduit à la situation actuelle en France, où affluent les réfugiés musulmans et chrétiens d’Orient et les Africains, la proie des passeurs maffieux et criminels, recueillis par l’Italie qui les prépare à un nouvel exode vers la France et l’Europe du Nord, l’Europe de l’Est étant elle-même en exode vers l’Ouest. Circulation intense et trafic des personnes et des biens, déplacements permanents des populations victimes des conflits et des guerres… Nul ne sait ce que cela produira.

Pas de frontières pour DAECH, ces nouveaux islamistes radicaux qui construisent un État islamique sur le crime, le sang, l’antisémitisme, la décapitation de l’ennemi, est ennemi celui qui ne suit pas les préceptes de ce nouvel État, l’ennemi peut être musulman, chiite, chrétien, juif, occidental laïque, l’ennemi est partout, il est partout à abattre jusqu’aux 21 Coptes égyptiens décapités face à la mer, en Libye, où s’implante DAECH. Il faut instaurer une République islamique partout à la place des États en Orient d’abord puis en Occident. La loi islamique de DAECH doit être imposée par la force, la terreur et les réseaux sociaux servis par des informaticiens au service du mouvement, se chargent de l'image qui va à la vitesse de l’éclair partout dans le monde.

 

Et voilà, en ces années 2013 – 2014 – 2015, des jeunes gens et des jeunes filles, les filles de ceux qui avaient 20 ans en 1983 et qui marchaient sur la terre de France, le pays natal qui deviendrait, au bout des kilomètres dans les champs, à travers les villages, au bord des fermes et des rivières, dans les villes et les bois inconnus jusqu’alors, la France deviendrait vraiment le pays natal, l’État de droit qu’ils désiraient… Et voici que fils et filles des années 2000 s’engagent avec des condisciples convertis à l’Islam, dans une aventure clandestine contre les familles, contre le pays natal, la France, contre la liberté conquise dans ce pays et ils se retrouvent loin, très loin, les garçons avec une Kalachnikov et un couteau pour égorger, les filles dans des chambres où elles seront servantes et épouses pour donner des mâles au nouvel État. Elles pensaient faire œuvre humanitaire, elles seront épouses, mères et domestiques pour la Cause. Les garçons, pour la Cause, apprendront la guerre et la décapitation d’otages. Ils sont tout à coup surpuissants, toujours les plus forts, ils font peur et ça les rend fiers, ils peuvent humilier, torturer, tuer pour servir DAECH. Ils peuvent mourir aussi au service de la Cause. Ils seront des martyrs. Avec les honneurs et les femmes dus aux martyrs, dans l’au-delà.

Et les voici, ces jeunes hommes nés en France, le pays de leurs pères et mères, élevés à l’école de la rue et à l’école de la République, à l’école de la délinquance, de la drogue et de l’argent les voici, esclaves de DAECH et AL-QAÏDA, des révoltés qui obéissent à l’aveugle à des ordres assassins, les voici devenus criminels, terroristes contre la liberté d’expression, ils exécutent des journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo, des policiers et des Juifs. C’est leur mission au nom d’un Dieu imaginaire et sanguinaire qu’ils appellent « Le Dieu de l’Islam ». Le Dieu fabriqué par une secte fanatique qui justifie le Djihad meurtrier contre la France d’abord, les Occidentaux, et les frères ennemis musulmans.

Alors, le 11 janvier, manifestation unitaire nationale contre le terrorisme, le Président Hollande en tête avec les représentants des États européens et amis. Une belle unanimité sans bavure, tout s’est très bien passé, on est fier de la République solidaire, républicaine.

Il a donc fallu cette tuerie pour se rappeler que la France est une République une et indivisible, que la transmission des valeurs de cette République est essentielle dans les écoles, que la vigilance critique, intellectuelle, politique est nécessaire à la cohésion nationale.

Chaque responsable politique parle, les bonnes intentions, les vœux pieux on les entend dans tous les médias. On entend même un Premier ministre parler d’Apartheid (en France, il n’y a pas encore de séparation légale entre communautés comme en Afrique du Sud), de ghetto (en France, nous ne sommes ni dans l’Europe de l’Est de l’antisémitisme, ni dans l’Amérique du racisme combattu jusque dans les années 1960 où les Noirs n’ont pas les mêmes droits que les Blancs), de relégation (en France, les lois de Vichy transférées en Algérie dans les années 1940 pour relégation des communistes algériens et des Juifs déjà frappés par l’abrogation du décret Crémieux, ne sont plus appliquées). Le discours du Premier ministre utilise une terminologie coloniale, colonialiste pour désigner les populations des cités et des quartiers, déjà minées par les discours victimaires environnants niant la responsabilité de ces nouveaux citoyens français qui laissent supposer qu’ils sont traités comme des citoyens de seconde zone, pour éviter tout travail de réflexion, d’action sur le terrain, leur terrain et assurer une réelle solidarité citoyenne, républicaine pour construire un vivre-ensemble bénéfique, gratifiant.

Et pendant que les guerres terroristes tuent, la trilogie romanesque Cinquante nuances de Grey fait le délice des femmes du monde entier. Les lectrices achètent par millions de l’érotisme sadomasochiste sous prétexte que ces histoires transgressent les tabous dont elles seraient les victimes. Jusqu’où peut aller l’aliénation… Comme si rien ne s’était passé avec le MLF, des marchands font de la soumission des femmes leur argument de vente.
  C’est désolant.