Leïla Sebbar romancière et nouvelliste

                                                                                    Journal d'une femme à sa fenêtre  

                                                                                                           suite 44
                                                                                                        (août 2016)




(Sébastien et LUcien Montagrier Dordogne coll. part.)


























































































































































































































































Burkini, le corps des femmes musulmanes. Les Roms sous le viaduc. Celui qui règle les amendes du niqab interdit. La Dordogne. Sébastien et Lucien. Les arcs en bois d’if. Le peintre orientaliste, Gustave Guillaumet à Brantôme. Lettre à ma sœur Lysel, outre-tombe, ses arbres à La Gonterie.

Début août. En France.

Avec l’été, les jeunes filles et les femmes montrent presque tout.
Des femmes musulmanes, malgré l’été et la chaleur se couvrent des cheveux à la cheville, scaphandrières en burkini, nouvelle prison du corps féminin « à la mode ». On dit que ce n’est qu’une mode… Mais le burkini, vêtement aquatique, ne passera pas plus que le jilbeb et le niqab citadins. Année après année, ces vêtements continuent à dissimuler le corps entier des femmes. Corps interdit à la volupté de l’eau marine, de la brise et des zéphyrs, sous prétexte qu’il excite le désir des hommes hors de la chambre conjugale.

Le corps des femmes musulmanes appartient au mari et au clan les plus rigoristes, les plus radicaux. Des féministes musulmanes disent, comme dans les années MLF, 1970-80 : « Notre corps nous appartient », elles disent qu’elles sont libres de s’habiller comme elles le veulent, feignant de ne pas comprendre qu’elles ne vivent pas en pays d’Islam, et qu’elles affichent ainsi leur totale adhésion à la communauté avec toutes les prescriptions qu’elle impose aux femmes, et qui les infériorisent.

Séparer le corps féminin du corps social
Séparer le corps masculin du corps féminin
Séparer le corps paternel du corps maternel
Planter des barbelés, des murs, des grilles… Enfermer les femmes dans un patio blindé, séparé de la place publique et politique.
 
En Corse, sur une plage de Sisco.
Rivalité viriliste entre Marocains musulmans et jeunes Corses. L’enjeu : des femmes qui se baignent habillées. Les hommes du clan marocain ont occupé une plage, la privatisant contre les regards étrangers. Le clan corse s’insurge, face à cette appropriation abusive. Insultes, bagarres… Interpellations.
Dans les années 1980, les Marocains ouvriers agricoles étaient peu nombreux. Avec le regroupement familial, la sédentarisation en Corse, la population a considérablement augmenté. Je me rappelle ces années-là, à Cargèse, on allait à « la plage des savants » (il y avait une école de physique dirigée par Charpak, le scientifique Prix Nobel). Sur les murs le long de la route, on pouvait lire « Arabi fuori » « Les Arabes dehors ». Ces inscriptions ont-elles ressurgi après Sisco ? Je demanderai à mon ami Jean-Pierre Castellani qui passe l’été en Corse pour les livres collectifs qu’il publie chez Jean-Jacques Colonna d’Istria, à Ajaccio. Jean-Pierre a collaboré à des collectifs d’enfance en Algérie avant 1962 et pendant la guerre de libération, avec moi, publiés aux éditions Bleu autour, ces dernières années. Jean-Pierre me dira ce qui se passe, si la situation s’est aggravée.

Mi-août

Le SDF s’assoit toujours sur le banc vert face au jardin du Mail de Bièvre, de l’autre côté du boulevard Blanqui. Un jardin fruits et légumes, luxuriant, œuvre des « Jardiniers de l’atelier ouest du 13e ». Je crois avoir compris qu’ils participent à un concours.
Des Roms se retrouvent le soir sous le viaduc. Je ne vois plus la famille de Tatsiana. Elle part régulièrement en Roumanie et revient, pour travailler, chacun, chacune à son poste sur le bitume avec les enfants et nourrissons, main tendue vers le passant, la passante. Les femmes donnent, les hommes, non. Pour les « déjections canines », les femmes ramassent, les hommes, non…

 Paris 13. Sous le viaduc, les Roms, août 2016 (coll. part.).
  Il existe un « Fonds de défense de la liberté » créé en 2010 pour régler les amendes concernant le port du niqab interdit dans l’espace public. C’est un riche entrepreneur algérien qui règle ces amendes.
Chaque fois qu’une critique fondée est émise sur tel ou tel signe de radicalisation communautariste qui attente à la laïcité, le CCIF (collectif contre l’islamophobie en France) s’emploie à dénoncer l’islamophobie d’un individu, d’un groupe, d’une personnalité.

Fin août

En Dordogne.
Avec D., Sébastien et son fils Lucien. L’olivier de Lucien pousse haut. Sébastien taille des arcs dans le bois d’if du jardin comme il le faisait pour Ferdinand à 10 ans. Lucien a 10 ans. Il apprend à tirer avec un arc aussi grand que lui. On va à Montagrier, à Nontron où Lucien avait été piqué par une guêpe sur la terrasse d’un café. J’avais tué la guêpe, il s’en souvient. J’achète pour lui un couteau « Nontron » au manche de bois blond, un couteau d’office pour Sébastien et pour Saskia.
À Brantôme, Chez Domi, au bord de la Dronne. Je vais revoir les deux toiles de Gustave Guillaumet, dans la mairie. « Madame la Maire » me reçoit. La halte des chameliers devrait figurer dans l’exposition Guillaumet à La Rochelle, organisée par Marie Gautheron. La femme au bord de l’oued aussi, j’espère, une autre version de celle exposée au Musée d’Orsay dans la salle des orientalistes.
Sur les routes du Périgord des pancartes « Non à une forêt d’éoliennes en Dordogne ». Le pays des bois, le Périgord vert, le pays de ma mère sera défiguré au nom de l’écologie…
Avec D. Chez Domi sur la terrasse. Sébastien et Lucien sont partis. Le train Angoulême-Paris a eu une heure de retard. Lucien inquiet pour l’école, le lendemain.
Les habitués du café parlent, assis près du bar : « Moi, ce qui m’a sauvé de Paris, c’est l’espoir de revenir, ici, où je suis né, à Brantôme… Mon premier pantalon, c’était un pantalon Davy Crockett pour Noël, j’avais 9 ans. Avant, je portais des culottes courtes avec des chaussettes en laine, tricotées par ma grand-mère. Je suis pas frileux, c’est pour ça… »
La boulangerie de la rue qui longe le café Chez Domi ferme. C’était le meilleur pain de Brantôme.


           La Gonterie. La maison, août 2016 (coll. part.).



À Chenaud, la maison du père de ma mère, Henri Bordas, août 2016 (coll. part.).

À Chenaud, la cigogne, août 2016 (coll. part.).


Chenaud en Dordogne, août 2016 (coll. part.).



Montagrier, l’école primaire, août 2016 (Lucien et Sébastien) (coll. part.).

À ma sœur Lysel, j’écris outre-tombe, pour lui raconter La Gonterie, le néflier florissant comme en Algérie, le mûrier qu’elle a planté et qui donne des rouges, aussi bonnes que celles d’Hennaya, près de Tlemcen, et l’eucalyptus foudroyé par le gel, son eucalyptus, repousse, il est plus haut que les bambous. On irait marcher dans les bois jusqu’à la Cotencie, d’où les chevaux ont disparu. On ramasserait des plumes de geai bleues. Je lui dirai « Tu es là avec nous ».
  Frédéric Mitterrand va tourner un documentaire sur les lieux de François Mitterrand, Saint-Aulaye, Aubeterre-sur-Dronne, Saint-Pivat-des-Prés, où avec les enfants Dupuy, nous, les amis d’Algérie, avons découvert les prés, les rivières… La liberté de courir dans le village et la campagne du Périgord vert.
J’écris ce texte du journal au Select. Le garçon parle avec un client qui voudrait faire un livre sur Le Select. Il va publier sur Internet son deuxième livre.  

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