Leïla Sebbar romancière et nouvelliste

Journal d'une femme à sa fenêtre  

suite 34 (mai-juin 2015)
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mai-juin 2015

 

L’ONG israélienne « Rompre le silence ». La tombe de Sartre et Beauvoir. Le domaine de la Trappe à Staouëli en Algérie. Henri Borgeaud, grand colon paternaliste, patron de presse, sénateur. Sa volonté de rester en Algérie après 1962. Les chaises des Roms sous le viaduc. Le chibani sur le banc vert. La baie de Somme. Fort-Mahon, Le Crotoy, Berck, La petite fille à la mer, Waben, Le café de l’agriculture, Noyelles-sur-Mer, le cimetière chinois.

Mai 2015

5 mai

Dans le journal Le Monde, une double page de Piotz Smolar, sur les dérives de l’armée israélienne à Gaza lors de l’opération « Bordure protectrice », 8 juillet-26 août 2014, 2 100 Palestiniens morts, 66 soldats israéliens morts. Une ONG « Rompre le silence » composée d’anciens combattants de Tsahal dont un quart d’officiers publie lundi 4 mai un recueil d’entretiens avec une soixantaine de participants à l’opération. Violation des lois humanitaires, pas de distinction entre civils et combattants, justification des assassinats ciblés… Nouvelles lois de la guerre contre des terroristes, légalisées. Tout est permis. Tsahal a mis en cause l’ONG israélienne.

Pendant ce temps, la colonisation se poursuit en Cisjordanie et à Jérusalem Est, violente, arbitraire, suicidaire.

Mi-mai

Je marche jusqu’au café L’alouette, rue de la Glacière. Un homme de 35 ans environ, corpulent, est debout contre un mur. Sur son bermuda, couleurs brillantes, une tête de tigre, gueule ouverte, dents menaçantes, à l’endroit exact du sexe.

Il fait beau. Je vais au Select pour écrire des nouvelles (le seul café où je puisse écrire court. L’été 2013 j’ai écrit les fragments du Pays de ma mère, éd. Bleu autour, sur le papier vert et blanc de la brasserie. Les garçons n’en donnent plus… Un ordre de la direction ?).

Je descends le boulevard Edgar Quinet jusqu’au cimetière Montparnasse. La tombe de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir se trouve à droite de la grande porte verte. Toujours des visiteurs. Sur la pierre, livres, stylo et tickets de métro. Pour faciliter le passage de ces mécréants dans l’au-delà ?


Tombe de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre, mai 2015 (coll. part.)  

Fin mai

Des photographies de N. la Trappe de Staouëli à une dizaine de kilomètres d’Alger, La Madrague n’est pas loin. J’ai souvent entendu parler, en Algérie, de Henri Borgeaud (1895-1964), le colon le plus puissant d’Algérie. Un domaine immense, orangers, vigne, vin, primeurs, une ferme modèle avec ateliers, écoles, dispensaire, maisons pour les ouvriers et les employés musulmans et européens. Il croyait à la mission de progrès de la colonisation civilisatrice. Il était radical-socialiste. Famille suisse protestante rigoriste, dynamique. Naturalisé citoyen français, il est né en Algérie où il hérite de la ferme fondée par son grand-père Borgeaud en 1904 à Staouëli où il achète la Trappe qui existe depuis 1847. Les moines qui habitent le monastère ont une devise inscrite au fronton du bâtiment : « Ense, cruce, aratro », « par l’épée, la croix, la charrue », elle s’inspire de la devise de Bugeaud, moins la croix.

Henri Borgeaud a été sénateur et patron de presse (La Dépêche quotidienne). Il a pensé, jusqu’à son départ en 1963, imposé par les autorités algériennes, qu’il resterait en Algérie et qu’il travaillerait à la réconciliation des communautés, de l’Algérie et de la France. Le croyait-il vraiment ?

En 1956, des fermes sont attaquées par des insurgés, dont la Trappe où 2 000 pieds d’orangers sont endommagés, dans le domaine Tamzali les oliviers sont coupés, comme les figuiers chez Bortolotti… Des vignes sont arrachées par centaines. On se rappelle des gestes identiques lors de la conquête de l’Algérie par l’armée de Bugeaud, et les oliviers coupés par Israël dans les champs palestiniens aujourd’hui.

J’ignorais que Malika Boumendjel a vécu à la Trappe. Son mari a été arrêté par l’armée française et défenestré. Je l’ai rencontrée à Paris. Elle m’a parlé de mon père qui avait accueilli ses fils dans son école du Clos Salembier à Alger. J’aurais aimé l’entendre parler de la Trappe et de celui que ses ouvriers appelaient « Le Seigneur » pour sa générosité et sa bienveillance, disaient-ils.

En 1957, septembre, Henri Borgeaud est victime d’un attentat à Paris. Attentat raté. Henri Borgeaud continue à croire à une Algérie française, moins inégalitaire. Il ne quitte pas ce pays qu’il considère comme le sien. Il est la cible de la gauche française et du FLN qui voit en lui le symbole de la pire des colonisations.

Mars 1962, signature des Accords d’Évian.

Juillet 1962, Indépendance de l’Algérie.

Henri Borgeaud ne quitte pas l’Algérie, désormais indépendante. À la Trappe, il plante des rangées de cyprès sur plusieurs kilomètres. Il parle en arabe à ses ouvriers. Il ne partira pas.

En mars 1963, le préfet accompagné de militaires algériens, ordonne le départ de Henri Borgeaud et sa femme. Ils n’ont droit qu’à une valise. Sa femme veut emporter un nécessaire de couture offert par sa mère, elle l’oublie. Le grand propriétaire terrien tient à régler ses ouvriers et ses employés avant son départ, ce qu’il fait. Il quitte son domaine pour la Normandie où il meurt en mai 1964, à Houlbec-Cocherel. Sur sa tombe, depuis la Trappe : un sarment de vigne, une motte de terre, une branche de pin, des bougainvillées.

La Trappe est nationalisée.
La villa vidée de ses meubles.
Les cuves détruites et les vignes arrachées.
Les statues de la Vierge ont disparu.1

Aujourd’hui le monastère est habité par des familles algériennes.

Le cimetière des moines est interdit de visite.

L’agriculture algérienne ne nourrit pas son peuple. L’Algérie par la malédiction de la rente pétrolière et gazière importe tout ce dont elle a besoin pour vivre ou plutôt survivre, et malgré 20 à 30 % de chômage, le pouvoir engage des entreprises chinoises avec leurs ouvriers pour construire routes, autoroutes et logements. Les ouvriers chinois vivent dans des baraquements indignes, comme en Chine, maltraités et sous-payés par les patrons chinois. Ils ne se plaignent pas…

Baisse du prix du pétrole et du gaz, attentats islamistes qui se répètent, vacuité du pouvoir, le Président ne gouverne plus, l’armée, comme en Égypte a l’économie en mains, une armée contre le peuple et manipulatrice, minée, comme toutes les institutions, par la corruption… Quand l’Algérie s’éveillera !

Mon père vivant, serait malheureux de l’état de son pays natal. Il a cru, comme tant d’autres, que l’Algérie indépendante deviendrait le modèle du Maghreb, de l’Afrique, de l’Orient… Le pays-phare. L’Algérie a la richesse, la jeunesse, l’intelligence vive, l’instruction généralisée aux filles et aux garçons. Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ?

 


Le jardin de la villa Borgeaud à la Trappe de Staouëli



Ancien monastère de la Trappe de Staouëli

Juin 2015

Début juin

Le SDF qui insulte les Arabes et les Noirs, marche sous le viaduc en tenue estivale, bermuda, tennis, chemisette. Sa maison, un Caddie rouge, stationne sous les échafaudages des HLM autour du jardin « Mail de Bièvre ». Un jardin tropical pour l’été. Je vois presque chaque jour le chibani sur un banc vert du boulevard en face du jardin, grand, maigre, digne. Toujours seul. Costume impeccable, cravate, lunettes cerclées, il fume discrètement. Je voudrais parler avec lui. Je n’ose pas.

Des coquelicots poussaient au pied des arbres fruitiers stériles plantés le long du Géant des Beaux-Arts et de la Boutique du Spectacle, rue Vergniaud. On a arraché les herbes folles, les coquelicots ont disparu.

 

Les Roms sont partis.

Sous le viaduc, des chaises. Une scène en attente de théâtre. Eugène Ionesco a écrit une pièce intitulée : Les chaises.

 


Sous le viaduc. Les chaises des Roms, juin  (coll.part.)

22-25 juin

Avec D. Dans la baie de Somme. Marcher le long de la mer. Entendre la mer. Regarder la mer, elle descend, avec le soleil et les nuages. À Fort-Mahon. Le Crotoy. Berck, où une mère est arrivée en train avec sa fille de quelques mois. Abandonnée sur le rivage, la petite fille est morte. J’ai écrit une nouvelle pour Timur Muhiddine : La petite fille à la mer. À Waben, le Café de l’agriculture. À Noyelles-sur-Mer, le cimetière chinois de 1920. 849 pierres tombales en mandarin. Les forces britanniques ont emmené en France des Chinois de Mandchourie en 14/18, pour un travail forcé : terrassement, déminage, ramassage des morts décimés par la grippe espagnole. La plupart sont morts des suites de l’épidémie. Ce beau cimetière figure l’hommage des Anglais à ces travailleurs chinois. Est-ce qu’ils reçoivent la visite de leur famille, aujourd’hui où les Chinois voyagent en Europe ?

 


café de l''agriculture à Waben, juin 2015 (coll.part.)


cimetière chinois à Noyelles-sur-mer, juin 2015 (coll. part.)

1[1]. Michèle Barbier, Le mythe Borgeaud, 1895-1964, Trente ans d’histoire de l’Algérie française à travers un symbole (éd. Wallada, 1995).

 

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